Emmanuel Nartey, un docteur dans la course aux JO

Emmanuel Nartey Judo

Ce week-end, Madrid accueille la première compétition de judo qui compte dans la qualification aux Jeux olympiques 2020. Près de 450 judokas seront présents avec Tokyo dans le viseur. Parmi eux, Emmanuel Nartey, un Ghanéen qui vient d’obtenir son doctorat en droit international. Rencontre.

Emmanuel Nartey n’est pas le judoka le plus connu au monde. Le Ghanéen n’a gagné qu’une seule médaille continentale : le bronze aux championnats d’Afrique 2013. Il a participé sept fois aux championnats du Monde, sans arriver à décrocher de podium. Mais tout au long de sa vie, le natif d’Accra a réalisé des exploits.

Le premier judoka ghanéen a participé aux Jeux olympiques a remporté des victoires contre un champion du Monde ou un champion olympique, mais impressionne également par son engagement en dehors des tatamis. A 35 ans, cet ancien militaire vient de décrocher un doctorat en droit international et de l’homme. Juste à temps pour s’attaquer à son dernier challenge sportif : terminer sa carrière avec une participation aux JO de Tokyo. Il s’est confié à UnderSport.

 

Emmanuel on te connaît comme le premier judoka ghanéen a avoir participé aux Jeux olympiques, mais comment as-tu commencé le judo ?

J’ai commencé à 9 ans, au Ghana. Je n’avais pas l’opportunité d’aller à l’école alors je me suis consacré au sport. Je faisais évidemment du foot comme tous les petits garçons, mais j’ai également essayé le judo et cela a été une vraie opportunité dans ma vie. Le judo est très utile pour le développement de l’enfant, et ce sport est très vite devenu important dans ma vie.

Est-ce difficile de faire du judo au Ghana ?

Oui. On n’a pas de soutien, pas de matériel et très peu de dojo. C’est presque impossible de faire du judo correctement au Ghana. Pas que au Ghana en réalité, pour avoir échangé avec les autres judokas, c’est comme ça sur la quasi-totalité du continent africain. Pour pouvoir exister sur la scène internationale, on doit absolument partir à l’étranger pour avoir les conditions suffisantes pour espérer faire du haut-niveau.

 

« L’Africain qui a battu le champion du Monde »

 

Alors que tu habites encore au Ghana, tu participes pourtant aux championnats du Monde 2005. Ta première compétition internationale, un sacré souvenir non ?

C’est un rêve qui est devenu réalité. J’espérais participer un jour à une compétition internationale, et là, je commence avec les championnats du Monde. La plus grande épreuve ouverte sans qualifications préalables. Je n’avais pas de pression, j’étais tellement heureux d’être là. Je voulais prouver que les Africains peuvent réussir au plus haut-niveau. La compétition se déroulait au Caire en plus… Dès le 1er tour, je rencontre Kim Jae-Bum, le champion du Monde juniors en titre.

C’est un Coréen, avec une véritable culture du judo (NDLR :il gagnera deux titres mondiaux, une médaille d’or et une médaille d’argent aux JO). Quand on débute à ce niveau, c’est exactement le genre de profil que l’on veut éviter. Mais j’ai réussi à le battre. Venir à bout d’un judoka qui a énormément de soutien et une structure d’entraînement, c’était gagner contre le système. Ce que j’ai réussi pendant ce combat-là, a donné le ton pour l’ensemble de ma carrière. Ça avait été un véritable séisme en 2005. Aujourd’hui encore, c’est mon meilleur souvenir de sportif. 13 ans plus tard, les gens se souviennent de moi comme « l’Africain qui a battu le champion du Monde. »

 

Emmanuel Nartey Judo
Emmanuel Nartey est le seul Ghanéen présent sur le circuit mondial depuis plus de 10 ans. (©Sabau Gabriela / IJF Media)

 

Après cela, et une participation aux Jeux du Commonwealth, tu pars rejoindre l’armée britannique. Un sacré parcours !

Oui. J’avais la motivation de rejoindre l’armée. C’était quelque chose qui pouvait m’aider à aspirer à une vie meilleure. C’était le meilleur job possible avec le parcours scolaire que j’avais réussi à faire au Ghana. Le gros avantage, c’est que l’armée aide les sportifs de haut-niveau. Pour moi, c’était le plan de carrière idéal. Je rejoignais l’Angleterre pour un travail qui allait aussi me permettre de franchir un cap dans ma carrière de judoka.

 

Et grâce à cela, tu es devenu un des judokas africains les plus réguliers à l’international, mais tu n’as remporté qu’une médaille continentale. Quel regard portes-tu sur ton judo ?

Chaque athlète veut devenir consistant sur le long-terme. C’est bien de performer, mais c’est encore mieux de durer. C’est un réel accomplissement de garder son niveau sur plusieurs saisons malgré les défaites, les blessures… Je suis d’autant plus fier que le niveau africain a augmenté et pour rester parmi les meilleurs, j’ai dû batailler. La compétitive à l’échelle continentale est un cercle vertueux pour le judo africain.

 

« Un bonheur total »

 

En 2012, tu as réalisé ton rêve olympique : participer aux JO. Une grande première pour un judoka ghanéen, cela représente quoi ?

Les JO 2012, c’est un sentiment indescriptible, un bonheur pur et total. Les Jeux, c’est la quête d’une vie. Et puis il y a aussi ce que cela représente. Être le premier. Tu te rends compte ? Tu fais quelque chose que personne d’autre dans ton pays n’a réussi avant toi. Avant, cela paraissait impossible d’accéder au plus haut-niveau en venant du Ghana. Maintenant, cette barrière n’existe plus. Si Emmanuel Nartey l’a fait, pourquoi pas un autre. C’est un message d’espoir pour les jeunes ghanéens. Et je ne parle que pas de sport. Avec du travail, on peut réussir à faire sauter toutes les barrières.

 

Ces barrières, tu les as faites en quelques sortes sautées en validant un doctorat il y a quelques jours. Peux-tu nous parler de ton parcours universitaire ?

J’ai validé un doctorat en droit international et droit de l’homme à la University of the West of England. C’est une grande fierté. Comme pour le judo, cela prouve qu’avec du travail, on peut y arriver. Les deux sont stressants, mais il faut savoir saisir l’opportunité au bon moment. La différence entre quelqu’un tout en bas et quelqu’un tout en haut, c’est quoi ? L’opportunité de progresser et d’avancer. C’est la seule chose. J’ai cru en moi et j’ai essayé, et aujourd’hui, j’ai accompli cela. Mais tout le monde peut y arriver. Il faut vouloir avancer contre vents et marrées et ne pas avoir peur de tenter sa chance.

Que vas-tu faire après ta carrière de judoka ?

J’ai deux options. Etre un avocat en droits de l’homme ou travailler pour l’Union Européenne. A côté de cela, je peux aussi être professeur à l’Université. Je verrais après ma carrière laquelle des deux options est la plus intéressante pour moi.

 

« Finir à Tokyo en 2020 »

 

Cela veut dire que ta carrière sportive n’est pas encore terminée ?

Non ! Dès ce week-end, je combats à Madrid pour la première compétition qui compte dans la qualification aux Jeux olympiques 2020. Je veux terminer ma carrière sur une participation olympique à Tokyo, au pays du judo.

 

Qu’est-ce qui a été le plus dur dans ta passion du judo ?

Le manque de soutien. La Fédération ghanéenne n’aide pas ses athlètes. Quand je pars en compétition, c’est en engageant mes frais personnels. Poursuivre mes études tout en combattant au haut-niveau a également été difficile. Il faut arriver à allier les deux avec un degré de concentration suffisant. Cela demande une discipline importante en plus.

 

 

Tu es judoka, militaire, docteur en droit, mais aussi auteur. Tu as écrit ton autobiographie après les Jeux de Londres. C’était important pour toi de partager ton histoire ?

La transmission, c’est ce qui a de plus important. Tout le monde doit affronter des difficultés au fil de sa vie. Je voulais transmettre un message d’espoir. C’est possible de réaliser de grandes choses en partant d’en bas. Il y a énormément de difficultés dans le monde, mais également beaucoup de chemins pour en venir à bout.

 

Nicolas Kohlhuber (@KohlhuberN)

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