Pita Taufatofua « Être plus que l’athlète au torse luisant »

Pita Taufatofoua à la cérémonie d'ouverture des JO de Pyeongchang

Il y a six mois, Pita Taufatofua surprenait tout le monde à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang en défilant torse nu, simplement vêtu d’une tenue traditionnelle des Tonga. Vie personnelle, rôle à l’UNICEF, héritage et surtout Tokyo 2020, le Tongien s’est confié à UnderSport.

« Pita, avant toute chose, comment allez-vous ?

Je vais très bien ! La vie est magnifique pour moi ! Je suis à Brisbane actuellement, et demain je vais au Mexique où je vais faire une conférence pour des jeunes. Depuis les Jeux olympiques, je suis très occupé, mais occupé par des choses positives.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué à Pyeongchang ?

La quinzaine toute entière va rester dans ma mémoire pour toujours. J’ai connu l’année la plus difficile de ma vie pour parvenir à m’y qualifier. Être à Pyeongchang, c’était enfin tout ce travail acharné au quotidien qui payait. Tout au long de ce parcours, j’ai rencontré des gens incroyables. Je ne suis pas rentré avec une médaille mais avec des souvenirs et des amis pour la vie.

Votre apparition, en tenue traditionnelle tongienne à la cérémonie d’ouverture est devenue virale. Est-ce que cela a changé le regard des gens sur vous au quotidien ?

C’est rigolo parce que, faire ça aux Jeux olympiques a eu un impact global et m’a fait gagner une petite célébrité. Le but n’était pas d’être reconnu mais de prouver aux gens qu’il est possible d’accomplir ses rêves. La célébrité en fait partie, mais ce n’était pas l’objectif principal.

« Je ne suis pas un taekwondoïste devenue skieur. Je suis taekwondoïste et skieur. »

Mais sérieusement, avec la météo qu’il faisait, vous n’avez pas eu trop froid ?

Le froid est relatif. Pendant les Jeux, il faisait très froid mais ce jour-là, pendant la cérémonie, c’était le moment où j’ai eu le plus chaud de toute la quinzaine.

Vous qui avez connu les Jeux d’été, et d’hiver, avez-vous noté une différence particulière entre les deux ?

Il n’y a pas de différence en terme d’esprit entre les deux : l’Olympisme est très fort lors des deux manifestations. En été ou en hiver, tout le monde vient pour performer et pour rendre fier son pays. S’il faut trouver une différence, elle concerne le gigantisme des JO d’été. Il y a beaucoup plus de monde, c’est une échelle encore plus importante, qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer.

Vous êtes le deuxième Tongien de l’histoire à avoir participé aux Jeux olympiques d’hiver, cela rend l’exploit encore plus grand ?

J’étais même le premier sportif du Pacifique a concourir en ski de fond. Je n’ai réussi à me qualifier qu’au dernier moment, je n’ai pas eu le temps de gamberger. En réalité, c’est après les Jeux que j’ai réalisé que j’avais accompli ce rêve. Mais ce n’est pas important, si cette histoire n’arrive pas à inspirer les autres.

Pourquoi ce choix de lâcher le taekwondo et de vous impliquer dans le ski de fond au point de vous qualifier aux Jeux olympiques ?

La notion de changement est mal comprise. L’idée que l’on ne peut être athlète que dans une discipline est fausse. Moi, vous, n’importe qui, peut être plus qu’un combattant de taekwondo s’il le veut. On peut être tout ce que l’on veut et donc plusieurs choses à la fois. Je ne suis pas un taekwondoïste devenu skieur, je suis un taekwondoïste et un skieur.

Et bientôt, j’espère autre chose… La vraie décision est de se challenger malgré les difficultés. Le changement concerne le moment où on accepte de voir jusqu’où notre esprit et notre corps peuvent nous mener. Et si j’ai réussi à le faire pour atteindre les Jeux olympiques, n’importe qui peut le réaliser dans sa vie.

Vous avez connu beaucoup de difficultés durant la période de qualifications aux Jeux olympiques 2018. Y a-t-il un moment où le doute était plus fort que le reste ?

C’est une des choses que les gens oublient à propos des participants aux Jeux olympiques. Nous sommes perçus comme des héros en pleine confiance alors que c’est faux. J’avais confiance en moi, mais chaque jour, chaque course, chaque entraînement, j’affrontais mes doutes. Chaque jour je me demandais : « Vais-je le faire ? Suis-je assez bon ? » Heureusement, chaque soir au moment de me coucher, la confiance était plus forte que mes doutes, même si je ne savais pas ce que le futur allait me réserver. Je n’avais pas d’autres choix que de tout faire pour nourrir la confiance et laisser mes doutes mourir de faim.

Qu’est-ce que les Jeux olympiques représentent pour vous ?

Pour moi, les JO, ce sont les pays du monde entier qui se rassemble. Les Jeux olympiques sont le seul moment et le seul endroit où des gens totalement différents se retrouvent égaux sur une scène unique. Le sport permet d’accomplir de grandes choses. Regardez ce qui a pu se réaliser entre les deux Corées grâce au CIO : une équipe unifiée aux jeux, puis une poignée de main entre les deux présidents et enfin une rencontre entre Kim Jong-Un et Donald Trump. Tout a commencé grâce au sport et pour moi, cela met en avant l’importance des Jeux olympiques et de ce qu’ils représentent. La quête de médaille olympique est personnelle, mais l’esprit olympique est quelque chose de global qui rassemble les gens. Et c’est ce que j’aime le plus.

Pour vous, à quel point le sport est-il important dans les sociétés actuelles ?

Le rôle du sport est fondamental. L’humain a besoin de challenges, de quêtes et d’un esprit de compétition. Le sport permet à l’homme de combler ces besoins et d’une manière positive. Quand on fait du sport, on se sent tellement bien, on progresse. Le sport est bon pour la santé physique et mental. C’est vraiment quelque chose d’essentiel.

Quel message essayez-vous de faire passer à travers vos compétitions mais également vos interventions ? 

J’ai dit que je voulais faire les Jeux une deuxième fois, et bientôt une troisième fois, et ce que je souhaite faire comprendre aux gens est simple : il faut essayer ! Lancez-vous dans quelque chose qui vous fait peur.

N’ayez pas peur, ni d’échouer, ni des critiques. Si je me rate, tout le monde le saura. Ca fera la une des journaux, mais au moins, j’ai tenté ma chance. Il n’y a pas de craintes à avoir du jugement des autres. Vous avez un potentiel ou un don, alors utilisez-le ! Exprimez-vous sans aucune peur !

 

Vous venez de parler de troisièmes Jeux olympiques, quels sont vos objectifs pour l’avenir ?

Pour moi, il y aura toujours de nouveaux défis. Il n’est pas question de retraite ou de repos parce que je veux encore progresser, découvrir de nouvelles choses… Sportivement, l’annonce aura lieu prochainement, je veux me qualifier aux Jeux olympiques de Tokyo dans une troisième discipline. J’annoncerai laquelle prochainement. Si j’y arrive, je serai le premier homme à participer aux Jeux trois fois d’affilée dans trois sports complètement différents.

Après un art martial en salle, le ski en extérieur, je vise une discipline aquatique. C’est mon nouvel objectif sportif. Personnellement, je suis maintenant un porte-parole de l’UNICEF avec un rôle important en tant qu’ambassadeur dans le Pacifique. J’essaye de promouvoir l’éducation, l’équilibre alimentaire … Et enfin sur une troisième scène, à Hollywood, j’ai été approché pour plusieurs rôles dans le monde du cinéma, mais de ce côté-là, on a encore du temps pour voir comment cela va se passer.

 

« L’objectif est de ramener une médaille des Jeux olympiques de Tokyo »

 

Un sport aquatique ? Est-ce que l’on peut avoir un indice de l’épreuve en question ?

Ca sera un sport aquatique, je ne vais pas en dire plus. C’est une discipline que je n’ai encore jamais pratiqué en compétition, mais je m’entraîne déjà…

 

Comment se passe les entraînements ?

L’entraînement physique de base se passe bien. Ce n’est pas le même travail qu’avant mais je m’y habitue bien. Je n’ai pas encore commencé l’entraînement technique. J’attends le moment de l’annonce officielle car une équipe va me suivre pour réaliser un documentaire. Les gens veulent savoir comme un athlète travaille pour participer aux Jeux olympiques.

Et moi, je veux partager mon expérience, que les gens découvrent mes luttes, mes galères, mes problèmes. Je souhaite que le public voit plus que l’homme au torse luisant de la cérémonie d’ouverture. Qu’importe ce qui m’arrivera dans cette nouvelle quête, si les spectateurs voient la réalité qui se cache derrière l’athlète, alors cela sera une réussite. Ma vie est belle et j’aimerai qu’elle permette à d’autres de franchir le pas et que cela leur soit bénéfique.

 

Pourquoi avoir choisi un sport aquatique ?

Il y a plusieurs raisons. Nous cherchons des sponsors, des partenaires… Pour moi, en tant que Polynésien, c’est plus simple de défendre mon projet d’athlète dans ce domaine car nous avons les accès et les ressources pour. Pour les jeux d’hiver, c’était très cher pour moi car je devais voyager pour avoir la chance de skier et de participer à des compétitions.

Dans un sport aquatique, je vais avoir l’opportunité de me préparer chez moi. J’ai aussi dit que si je me qualifie pour les Jeux olympiques une troisième fois, c’est pour essayer de repartir avec une médaille autour du cou. Pour y arriver et avoir une chance de remplir cet objectif, j’avais besoin de pratiquer une discipline dans l’eau. Je ne vais plus avoir la contrainte de venir d’une petite île du Pacifique.

 

 

L’objectif, c’est une médaille olympique ?

Oui, je me fixe toujours des objectifs fous, inatteignables. Personne n’a commencé un sport et réussi à monter sur un podium olympique moins de deux ans plus tard. Il n’y a pas un seul olympien qui ne veut pas une médaille, alors pour moi, c’est comme une évidence. Si je me qualifie, c’est pour ramener une médaille aux Tonga.

 

Votre rôle comme porte-parole de l’UNICEF, quel impact a cette activité sur vous ?

C’est quelque chose d’incroyable. C’est une sensation exceptionnelle. On a réalisé une cérémonie à Tonga, il y avait 5 000 jeunes dont les élèves de l’école que j’ai fréquenté étant jeune. Ils étaient fiers. C’est merveilleux de voir cette lueur dans leur regard. Je suis persuadé que parmi eux, certains iront aux Jeux olympiques. Peut-être un ou peut-être cinq, mais cela me rend heureux. Je n’ai pas gagné de médaille mais ma vraie récompense, c’est de voir ces visages rayonnants de joie quand je leur parle.

 

La transmission aux générations futures, c’est quelque chose de très important pour vous ?

Oui, j’étais cette génération future un jour. J’ai aussi eu 12 ans comme eux. Et j’ai eu ce désir de participer aux Jeux olympiques en regardant les Jeux d’Atlanta en 1996. Sans ce rêve de gosse, je ne serais pas là.

 

 

Vous avez participé aux Jeux olympiques deux fois, en été et en hiver, qu’est-ce que vous diriez à un enfant qui vous dit qu’il rêve d’être un sportif aux JO ?

S’il sent au fond de lui qu’il peut être un athlète olympique, alors qu’il fonce. Il ne doit pas écouter les gens qui disent que c’est impossible. Il doit prêter attention à ce que dit son coeur, pas aux paroles de ses parents, de ses amis, de ses professeurs… Ceux qui arrivent aux JO ont un supplément d’âme supplémentaire : ils savent et sentent un feu intérieur qui les guident. Ce désir est plus fort que tout.

Nicolas Kohlhuber (@KohlhuberN)

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